Nato – tome 1 – Le départ

Nato est un lutin, un personnage que j’ai créé il y a 13 ans maintenant. J’ai écrit la première version de ce conte vers mes 15 ans et je l’ai pas mal repris depuis. C’est un personnage qui a pas mal évolué avec les années. J’ai plus d’une dizaine de pitchs pour la suite de ses aventures et un autre tome déjà bien avancé. L’idée serait de faire une série de contes pour adolescents et adultes. J’aimerai les faire éditer avec des illustrations, et je cherche un graphiste avec lequel m’associer comme co-auteur.

Toutes ressemblances avec des êtres ou des faits réels ne seraient que pure coïncidence. L’auteur décline toute responsabilité en cas de querelle entre fées et lutins à la suite de la lecture du présent conte.

Le départ

C’est l’histoire d’un lutin ordinaire, Nato.

Comme tous les lutins, Nato a toutes les cartes en main pour être un heureux lutin. D’ailleurs, il n’existe pas de malheureux lutins, car les lutins n’ont pas besoin de grand-chose et se contentent de peu. L’hydromel leur fait tourner la tête et les pétales de coquelicots les font dormir. Et le lutin aime dormir. Il se lève pour dire bonsoir au soleil qu’il salue d’un verre d’hydromel. Il est social, et l’hydromel, il le partage. C’est un véritable rituel. Le temps que le soleil disparaisse, les lutins se regroupent petit à petit au centre du village. A chaque nouvel arrivant, tout le monde boit un verre. Tant et si bien que lorsque le soleil disparaît, le premier lutin a bu autant de verres qu’il y a de lutins. Et justement, ce soir là, le soleil était couché et le premier lutin estimait que sa gorge était encore un peu sèche. Il manquait un lutin. Ils remplirent leurs verres et se mirent à attendre.

Nato s’était levé tôt aujourd’hui. Beaucoup trop tôt pour un lutin. Il avait été réveillé par un froissement d’ailes, suivit de gémissements qui l’avaient conduit jusqu’à une fée engluée dans une toile d’araignée. Il était resté à l’observer, bouche bée alors qu’elle se débattait. Comme tous les lutins face à une fée, il eut envie d’elle. Mais là, à la voir affolée, engluée, emmêlée, il hésita. Il aurait pu la sortir de la toile et en profiter. Il aurait pu faire en sorte qu’elle y laisse ses ailes. Mais non, il l’avait délicatement dégagée et sans une aile froissée. A son tour, c’est elle qui hésita. Pour une fée, rencontrer un gentil lutin ce n’était pas commun. Puis elle s’approcha de lui et le remercia d’un baiser non volé avant de s’envoler. Nato s’assit et la regarda s’éloigner, puis il observa le soleil bien haut dans le ciel. Et, n’ayant pas d’hydromel, se roula un pétale de coquelicot.

Les relations entre fées et lutins peuvent être résumées ainsi : Les lutins rêvent de fées, mais les fées les snobent eux qui sont fixés au sol. Elles peuvent voler et ne se laissent pas facilement attraper. Elles aimeraient bien s’acoquiner mais les lutins en règle générale les mutilent, abîment leurs ailes et les condamnent à une vie terrestre.

A l’heure où tous les lutins l’attendaient verre à la main, les yeux fixés sur cette gorgée d’hydromel qui tardait à venir, Nato dormait au milieu des coquelicots et des abeilles. Ca ne s’était jamais vu, un lutin absent à l’heure des premiers verres. Mais les lutins ne sont pas de nature à s’inquiéter. Surtout pas à l’heure de la fête. Ils finirent par boire leurs verres et partirent s’amuser.

Dans les bars ou en boîte, ils s’y rendent tous les soirs. On y boit l’hydromel en quantité. On peut fumer le coquelicot et surtout, surtout, on est servi par des fées amochées, aux ailes arrachées, froissées, rongées, rognées, ligotées, pliées, brûlées, perforées, déchirées. La barbarie des lutins n’a plus de limite quand il s’agit de clouer une fée au sol. Une fois abandonnée par son tortionnaire, une fée n’a plus beaucoup d’espoir. Elle ne sait pas vivre les pieds sur terre, elle qui a toujours eu la tête dans les nuages. Et si elle arrive jusqu’à un village, elle n’aura pas d’autre choix que de faire serveuse. C’est tout ce que les lutins laissent faire à une fée torturée.

Quand arrive la fin de la soirée, les lutins fument leurs derniers pétales et font fumer les pauvres fées. C’est à celui qui ramènera le plus de fées chez lui. Les lutins de nature si gentils entre eux, en viennent parfois même à se battre. L’hydromel y est peut être pour quelque chose… A ce jeu là, Nato n’est pas fort, disons même qu’il n’est pas très motivé. Et quand il se réveille ce jour-là, le fait d’avoir raté la fête la veille ne le touche même pas. Le coquelicot d’hier devait vraiment être fort, car il lui semble que le soleil monte dans le ciel au lieu de descendre. Il décide alors de rentrer chez lui boire un bon verre d’hydromel. Ca, ça va lui remettre les idées en place. Comme le veut l’habitude, il part se regrouper avec les autres lutins. Il est le premier et les autres mettent longtemps, très longtemps à arriver. Quand ils arrivent enfin, Nato a presque déjà bu plus d’hydromel qu’il n’en faut. Il a la tête qui tourne, mais la coutume obligeant, il continue. Il n’y a pas d’absent ce soir.

Nato est attablé avec Mato, un lutin qui aime bien lui parler et semble l’écouter. En tout cas, il veut essayer de le comprendre et l’aider à s’améliorer. Ce n’est pas courant entre lutins. La plupart du temps on se contente de parler de soi et hydromel aidant, tout le monde finit par rigoler sans trop savoir pourquoi, chacun étant persuadé d’avoir une vie plus passionnante que les autres. Pourtant, ce ne sont que de simples vies de lutins faites d’hydromel, de coquelicots et de fées ravagées. Mais Nato et Mato avaient su développer des sujets de discussions peu courants pour des lutins : Pourquoi l’hydromel rend joyeux ? Pourquoi les coquelicots font dormir ? Pourquoi le soleil descend-il dans le ciel quand les lutins se lèvent ? D’où viennent les lutins, les fées ? Si le pays des fées s’appelle BeauxRêves, comment s’appelle celui des Lutins ? Est-il normal qu’Aato et Bato rapetissent et se courbent? Pourquoi Aato ne sait-il plus marcher sans une canne ? Après Zato, y aura-t-il un autre lutin et comment s’appellera-t-il?

Ce soir là, il était évident que l’on parlerait de la veille. Mato commença ainsi :
_ Alors, qu’est-ce qu’il t’est arrivé hier ? On t’a attendu pour l’hydromel.
_ J’ai rencontré une fée.
Les yeux de Mato pétillent de curiosité.
_ Où ? Comment ? Elle était belle ? Tu as fait quoi de ces ailes ?
_ Pas très loin de chez moi. Oui elle était belle, comme toutes les fées. Elle était prise dans
une toile d’araignée. Alors je l’ai aidé à s’en sortir.
_ Et t’en as bien profité, tu l’as attrapé et…
Mato est surexcité et les gestes accompagnent ses paroles.
_ Non, pas du tout. J’ai bien fait attention de ne pas abîmer ses ailes et je l’ai regardé s’envoler.
_ C’est tout ?!
_ Elle m’a embrassé avant de s’en aller.
_ Quoi !! Et malgré ça tu n’en as pas profité. Nato, ça tourne pas rond sous ton chapeau. Tu sais les fées c’est toutes les mêmes. Avec leurs airs supérieurs à nous narguer du ciel, mais au fond elles aiment toutes ça. Qu’on les tienne par les ailes et qu’on profite d’elles. Parfois même je me demande si ce n’est pas nous qui jouons leur jeu et qui sommes abusés.
_ Tu crois ?
_ Ce n’est que mon avis. Mais bon. Jusqu’ici je m’en sors mieux que toi. Ma collection d’ailes est bien plus fournie. Et puis je ne rentre jamais seul, moi !
_ C’est pas ma faute s’il n’y en a aucune qui s’approche de moi.
_ Mais t’as rien compris. C’est pas à elles de nous approcher. C’est à toi d’aller les chercher. Tu la prends et puis c’est tout. Si tu commences à être gentil et à faire attention à ne pas les blesser, elles vont rire de toi et s’envoler voir ailleurs. Elles rêvent toutes du vrai lutin. Celui qui leur déchirera les ailes. Qui boit son hydromel et les force à fumer le coquelicot. Celui qui ne leur laisse pas le temps de parler et qui les attrape sauvagement en les traitant de libellules, guêpes ou autres insectes volants. Ne jamais laisser parler une fée, ne jamais l’écouter. Tu sais ça quand même.
_ Et pourquoi ? Pourquoi il n’y aurait pas une autre manière de faire ?
_ Parce que c’est comme ça. Que tout le monde le sait et que tout le monde le fait. Si tu laisses parler une fée, elle va t’embrouiller avec ses trucs de fées, ses désirs de grand air, de voyager, d’être libre, de ne pas se laisser aller au quotidien, d’aller voir ailleurs. Un lutin est fait pour le quotidien, la simplicité, le bonheur, pas pour se prendre la tête avec des trucs de fées.
Nato sombre dans un verre d’hydromel.
_ J’ai vu le soleil monter dans le ciel aujourd’hui au lieu de descendre.
_ Et alors.
_ Et alors je me dis que tu as peut-être tort. Tout ne se passe pas forcément comme on le croit.
_ Hum. Peut-être.
Mato semble plus intéressé par la fée serveuse qui vient de passer que par la conversation. Un
instant, il y a un silence. Puis il reprend :
_ En tout cas une fée qui reste avec un lutin alors qu’elle peut voler, ça ne s’est jamais vu.
_ Oui mais ça pourrait peut-être arriver.
_ Houlà, il est temps de fumer le coquelicot je pense. Tu as bu trop d’hydromel toi. Bon, ne bouge pas, ce soir je te ramène une fée. Une avec les ailes bien amochées. Et tu vas me faire le plaisir de la traiter comme il se doit. En bon lutin que tu es.

Nato allumait à peine son pétale de coquelicot que déjà Mato revenait accompagné de deux tremblantes jeunes fées, une sous chaque bras. Nato, voilà ta fée pour ce soir. Il s’écarte et en dévoile une troisième jusqu’alors cachée derrière lui. Elle n’avait manifestement pas volé bien loin après qu’il l’ait sortie de sa toile d’araignée. La pauvre petite fée était tombée dans un piège de lutins peu de temps après et on avait écrasé, compressé, plié ses ailes jusqu’à leur donner l’aspect de deux petites boules de papier mâché. Il était heureux de la revoir mais il fut pris d’une sorte de colère intérieure, pas une de ces colères qui vous fait vous emporter et faire n’importe quoi, non, quelque chose de plus constructif. Une sorte de prise de conscience, une envie de révolte, de faire quelque chose qui ne s’est jamais fait. Il lui fit fumer le coquelicot pour ne pas éveiller les soupçons de Mato et il l’emmena rapidement chez lui prétendant qu’il était pressé de l’abîmer. Mato répondit mais il fut à peine entendu :
_ C’est bien conduis-toi en lutin et prends bien soin d’elle.
Puis il éclata de rire et traîna ses deux fées défoncées en direction de chez lui.

A peine arrivé dans son trou, Nato entreprit de remettre ses ailes en état. Il se mit à genoux derrière elle et délicatement déplia ses ailes. « Quoi, je ne te plais pas ? » pensa-t-elle en premier lieu, puis « Quel lutin étrange, il pourrait profiter de moi mais il préfère s’occuper de mes ailes. Je te préviens, si tu les remets en état, je m’envole ». Après avoir déplié les ailes, Nato évalua les dégâts. Il fallait d’abord les repasser pour leur rendre leur rigidité. Puis recoudre ça et là les morceaux déchirés, reboucher les trous les plus gros et enfin les nettoyer à l’hydromel. Nato eut les doigts brûlés, coupés, piqués, collés et l’hydromel sur chacune de ses plaies le piqua à lui faire serrer les dents.

Le soleil se leva quand il eut fini. La fée pouvait à nouveau battre des ailes. Elle décolla devant lui. Il était à genoux. Une goutte d’eau perla au coin de son œil et lentement se mit à couler le long de sa joue jusqu’à sa bouche. Elle était salée. Les lutins ne connaissaient pas les larmes. Elle s’approcha de lui, reconnaissante. Pris ses mains entre les siennes et déposa un baiser sur chacune de ses blessures, ce qui dura longtemps. Puis elle lui demanda pourquoi. « Je ne veux pas te voir clouée au sol. J’aime te voir libre, te voir voler. Je te veux que si tu me veux mais je ne veux pas que tu sois à moi ». Elle le regarda longuement, elle n’avait jamais entendu ça ni même imaginé qu’il puisse exister un lutin pareil, aussi compliqué. Elle l’embrassa et, pour la première fois, une fée qui n’y était pas contrainte prit plaisir avec un lutin, un lutin qui en profita pour ne pas l’abîmer.

Puis ils retournèrent ou ils s’étaient rencontrés. Elle l’embrassa une dernière fois et s’envola. Il la regarda disparaître et attendit à nouveau que le soleil descende dans le ciel. Il n’avait plus envie ni de boire l’hydromel ni de fumer le coquelicot. Il ne pouvait pas s’imaginer une vie de lutin ordinaire. Il lui fallait voyager, partir, bouger. Il n’avait pas d’ailes mais les sentait pousser. « Tant pis pour les fées. Ce n’est pas ma priorité. Maintenant, je vais voyager et profiter. Qui sait, peut-être que j’en rencontrerai ? Peut-être que j’irai à BeauxRêves ? Mais je ne vais pas les chercher. J’emporte un peu de coquelicot pour ne plus y penser, une gourde d’hydromel pour ne pas me retourner, ne pas regretter. De toute manière, qu’y a-t-il à regretter ? Une amitié peut-être… » Mato reçut régulièrement des lettres contant les aventures de Nato. A chaque fois, sur sa joue perlait une larme. A chaque fois, ses questions changeaient. « Peut-être que si le soleil montait dans le ciel, que si une fée avait bien voulu d’un lutin de son plein gré, alors peut-être que la vie tranquille qu’il vivait jusque là n’était pas si passionnante. Peut-être était-il temps de changer, de passer à autre chose. De chercher le bonheur ailleurs que dans l’excès, l’excès d’hydromel, de coquelicots et de fées… Peut-être qu’il était temps de bouger, d’évoluer.»

Fin du premier tome